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ONATEL SA : Les fruits amers d’une privatisation aux forceps

jeudi 13 novembre 2008, par Bruno JAFFRE

Dirigeants et travailleurs de l’Office National des Télécommunications (ONATEL) broient du noir. Ils se toisent et se regardent avec méfiance. En moins de deux ans d’effectivité, la privatisation semble poser plus de problème qu’elle n’en résout.

Tout commence le 29 décembre 2006. L’Etat burkinabè cède 51% des actions de l’ONATEL à Maroc Telecom qui en devient l’actionnaire majoritaire. Premier opérateur d’Afrique par le nombre d’accès internet haut débit, le groupe marocain (dont 40% du capital appartiennent à la société française VIVENDI) a acquis ses parts à hauteur de 144 310 540 000 F CFA.

L’Etat burkinabè conserve 23% des parts et les 26% restants sont repartis entre le secteur privé (20%) et les salariés de l’ONATEL (6%). Outre Maroc Télécom, trois autres investisseurs étaient également en lice : TELENÔR, une entreprise norvégienne, TELECOM AFRICA CORPORATION propriété d’un groupe d’investisseurs privés, basé aux Etats-Unis d’Amérique, et ZTE/LAAICO, société libyenne.

Finalement, l’offre marocaine paraissait la plus indiquée. En effet, Maroc Telecom s’engageait à faire de l’ONATEL et de sa filiale Telmob des entreprises de référence au sein des opérateurs régionaux. Pour sa part, le gouvernement inscrivait cette privatisation dans le cadre de la politique de désengagement de l’Etat des secteurs productifs et concurrentiels. Il y voyait un moyen « d’assurer la modernisation rapide du réseau et de renforcer la capacité de l’ONATEL à faire face à la concurrence ».Mais au regard de ce qui se dit et de ce qui se lit aujourd’hui sur l’ONATEL, ce rêve semble se transformer en illusion. Les faits indiquent que la privatisation a été mal négociée dès l’origine même. Les différents acteurs, les travailleurs de l’ONATEL surtout, n’en avaient pas la même lecture. Ainsi, le 03 juillet 2006, quelques mois avant la privatisation, le Syndicat National des Télécommunications (SYNATEL) adresse une lettre au Président du Faso. Il l’informe d’un préavis de grève les 25 et 26 juillet 2006 pour rejeter le plan de privatisation envisagé. En lieu et place, le syndicat recommande un schéma de privatisation sans partenaire stratégique, mais s’appuyant sur l’actionnariat national et sous-régional. Le contenu de la lettre est sans équivoque : « Excellence Monsieur le Président, Vous le savez certes, les enjeux de la privatisation sont énormes. Le succès du processus conditionne le développement des télécommunications. Face à une telle situation, il est indispensable de prendre le maximum de précautions pour réunir plus de chance de succès. Les nombreuses expériences malheureuses de privatisations dans la sous région montrent que les objectifs d’une privatisation selon la stratégie actuelle seront difficiles à atteindre. En effet, la plupart du temps, le partenaire stratégique, du fait de l’important investissement pour l’acquisition des parts de la société, est plus soucieux de récupérer cette mise que du développement du réseau et des services. Il centre alors ses actions et ses efforts sur les services à valeur ajoutée à partir des infrastructures existantes au détriment d’un développement du réseau dans son ensemble. La stratégie de cession de 51% à un partenaire avec ces multiples implications constitue un recul pour le Burkina en termes de compétences en management dans le domaine des télécommunications ».En écrivant cette lettre, le SYNATEL avait espéré une véritable concertation nationale sur la privatisation de l’ONATEL. Cette concertation n’aura pas lieu. La machine de la privatisation sera activée. Mais des grains de sable, c’est-à-dire les grèves répétitives, viendront bloquer la mécanique.

Climat interne délétère

La première salve est donnée le 25 octobre 2007. Les travailleurs avaient occupé la devanture de leur service pour protester contre « l’indifférence » et le « mépris » du nouveau directeur général, Mohamed Morchid. Les 22 et 23 octobre 2008, les travailleurs étaient encore en grève au motif de la non-satisfaction de leur plate-forme revendicative qui tient essentiellement à l’amélioration de leurs conditions de travail. Pour cela, ils exigeaient purement et simplement le départ du DG et de son Directeur des Affaires Administratives et Financières. Les travailleurs dressent un bilan pour le moins sombre des deux ans de gestion de Maroc Télécom. Ceci sur le double plan organisationnel et managérial. Selon le SYNATEL, depuis la privatisation jusqu’à ce jour, l’ONATEL ne dispose toujours pas d’un nouveau statut du personnel. Le syndicat explique : « La Direction générale a imposé un organigramme jusque là inachevé et totalement inadapté. Plus de 200 postes de responsabilité ont été supprimés suite à l’application de cet organigramme occasionnant un grand désordre dans l’entreprise. Ceci a pour conséquence la mise au chômage technique de plusieurs cadres et la mise à l’écart de ceux qui osaient porter des critiques. On trouvait même des agents qui ne savaient pas de quel responsable ils relevaient. Le poste de Directeur de service très stratégique dans un environnement concurrentiel est resté vacant jusqu’en septembre 2008. L’organisation syndicale (le SYNATEL) qui était associée à la gestion de l’entreprise à travers diverses commissions de travail a été subtilement mise à l’écart. En résumé l’entreprise fonctionne sans règles formalisées. » Sur le plan managérial, les griefs sont relatifs à l’opacité qui régnerait dans les transactions financières, le recrutement des experts et autres cabinets conseil. A ce propos, Souleymane So, secrétaire général du bureau national du SYNATEL déclare : « On constate même une certaine promptitude à octroyer des marchés (donc à sortir de l’argent) à des cabinets et autres « experts » venant exclusivement de l’étranger et dont la qualification reste souvent à prouver.

Cette manière de faire est une source d’hémorragie financière vers l’extérieur notamment le Maroc. Il y a également une absence totale de transparence dans le traitement salarial des expatriés de Maroc Télécom. Il faut enfin souligner les charges exorbitantes supportées par l’ONATEL SA pour l’entretien du personnel expatrié et qui sont liées au logement, aux moyens de transport et autres commodités. Il y en a qui habitent des maisons dont le loyer mensuel est supérieur à quinze fois le salaire d’un cadre supérieur de l’ONATEL-SA ». La situation n’est pas meilleure en termes de valorisation et de motivation des ressources humaines. Le SG continue : « Le constat est amer car la valorisation des ressources humaines semble être le dernier souci de la Direction Générale. On note une mise à l’écart des cadres nationaux et même un manque de confiance en ces cadres. Seul l’avis des Marocains compte, même si ceux-ci sont sous la responsabilité d’un supérieur hiérarchique Burkinabé. » Le SYNATEL ajoute : « les salaires ont stagné et nous avons le plus faible traitement salarial de la sous région au niveau des entreprises de télécommunications ayant connu le même changement de statut. Le drame dans tout ça est qu’il y a comme une allergie presque maladive à toute idée de motiver les travailleurs par un traitement conséquent eu égard aux nouvelles exigences de résultats auxquels ils sont soumis. En somme, nous vivons la forme la plus cruelle du capitalisme. »Cette situation engendrerait des démissions au profit des concurrents. Pour l’année 2008 une dizaine de cadres auraient déjà démissionné. Parmi ces démissionnaires figure Moussa Sanfo, l’ex Directeur Général de l’ONATEL aujourd’hui DG de Telecel Faso.

Il faut rectifier le tir

Accusée de tous les péchés d’Israël, la Direction Générale trouve que les revendications sont maximalistes et que la santé financière plutôt morose de la boîte selon elle, ne permet pas de faire face aux exigences des travailleurs. Ces derniers sont pourtant convaincus que la maison est bel et bien « feuillue » et que les responsables veulent simplement les tourner en bourrique. Le dialogue passe donc difficilement. Jusqu’au mardi 29 octobre, les portes de la Direction Générale étaient toujours hermétiquement fermées. Les travailleurs qui se trouvaient à la devanture jouaient soit aux cartes, soit au pari mutuel urbain du Burkina (PMUB) ou sirotaient du café, cela sous le regard médusé des passants.

Après Air Burkina qui peine à sortir de sa zone de fortes turbulences, c’est autour de la nationale des télécommunications d’avoir paradoxalement mal à sa...communication. Son image en prendra immanquablement un coup ; situation dont ses concurrents pourraient bien tirer profit surtout que l’Autorité de régulation des télécommunications(ARTEL) à travers une étude menée entre le 11 et le 20 août dernier décèle des défaillances de l’opérateur Telmob au niveau de l’échec des appels par exemple.

Les crises d’Air Burkina et de l’ONATEL SA doivent amener l’Etat à sortir de sa léthargie et à repenser son schéma de privatisation. D’une manière générale, les privatisations sont imposées par les bailleurs de fonds (ce fut le cas de l’ONATEL SA où l’Etat a courbé l’échine face aux injonctions de la Banque Mondiale). Ces bailleurs de fonds exigent des gouvernements africains l’ouverture de leurs secteurs dans tous les domaines. Mais en réalité, ce sont encore leurs multinationales qui viennent prendre les sociétés et font des profits. La privatisation est une imposition. Un gouvernement responsable doit avoir une idée claire de ce qu’on lui demande de faire. L’expérience prouve que les chantres même de l’ultralibéralisme (USA, Grande Bretagne) sont encore les champions du protectionnisme et de l’interventionnisme économique. Ils ont compris que certains secteurs relevaient exclusivement de la souveraineté nationale et qu’ils ne devaient donc pas être bradés.

Le problème en Afrique en général et au Burkina Faso en particulier, c’est que les dirigeants sont esclaves de la politique de la courte vue. Ils ne se rendent compte de l’inconséquence de leurs actes qu’après coup. Si une telle attitude devrait perdurer, on imagine aisément à quels types de goulots d’étranglements la SONABEL et la SONABHY, dont la privatisation est annoncée, pourraient être confrontées. Autant le monopole est improductif, autant la privatisation aveugle est irresponsable. Il faut donc trouver le juste milieu. C’est à ce niveau que le gouvernement doit justement faire la preuve de sa lucidité.

Source : Bendré mercredi 12 novembre 2008 http://www.journalbendre.net/spip.php?article2490