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Interview de militantes de FXI (Freedom of Expression - Afrique du Sud) au Forum Social Mondial de Nairobi. English version : Interview of two activists of FXI (South Africa) at the WSF of Nairobi.

samedi 24 février 2007, par Marceau Coupechoux

ENGLISH VERSION BELOW

Interview de Jane Duncan et Virginia Setshedi de Freedom of Expression Institute (FXI), Afrique du Sud, au FSM de Nairobi 2007.

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Marche devant le siège de Telkom, Afrique du Sud, 2005

Q : Quels sont les objectifs de votre organisation ?

R : Notre organisation s’intéresse aux problèmes de liberté d’expression, d’accès à l’information, aux télécoms, à la censure et à la concentration des media. En télécom, nous essayons d’éduquer les communautés (habitants d’un village, d’un quartier) au droit à la communication et à la disponibilité des télécommunications. Notre travail a commencé dans les zones urbaines, puis nous avons étendu nos activités aux zones rurales et maintenant aux bidonvilles. Nous travaillons également à dénoncer les effets des privatisations dans le secteur. Nous tentons aussi de tisser des liens entre les communautés et les travailleurs ; il s’agit pour nous de lier les problèmes. Nous avons certains succès auprès des communautés, mais le plus grand défi reste de toucher les travailleurs car ceux-ci se concentrent essentiellement sur la défense de leur emploi. Dans le domaine des media, nous essayons de promouvoir des organes indépendants et nous travaillons avec Indymedia.

Q : Pourriez-vous mener votre combat au sein d’un syndicat ?

R : Nous essayons de relever ce défi, mais pour l’instant nous n’y sommes pas arrivés car les syndicats ne s’intéressent pas suffisamment aux problèmes d’accès à l’information et ils sont très faibles en Afrique du Sud. En effet, les privatisations les ont beaucoup affaiblis et maintenant ils sont actifs surtout sur les questions de leurs emplois. Les syndicats ne se sont pas vraiment opposés à la privatisation, nous avons donc rejoins le Forum Anti-privatisation qui est indépendant des syndicats pour lutter contre celle-ci. Il est beaucoup plus facile de toucher les communautés. Nous avons bien essayé de travailler à travers un syndicat mais ce fut un échec. En outre, il ne s’agit pas pour nous de créer un mouvement social ; si mouvement il y a, il doit venir des gens. Notre but est plutôt de donner les outils pour comprendre et revendiquer leurs droits.

Q : Quels sont les syndicats dans le domaine des télécoms en Afrique du Sud ?

R : Le plus important est le CWU (Communication Workers Union) qui est affilié au COSATU (Congress of South African Trade Unions - 2 millions de membres), lui-même étant lié au parti de Nelson Mandela (l’ANC). Le second est le MWASA (Media Workers Association of South-Africa) affilié au Nation Council of South Africa qui est proche du mouvement Black Consciousness (le parti de Steve Biko). Ces syndicats sont plutôt sociaux-démocrates et on peut dire qu’il n’y a pas vraiment de syndicats de gauche en Afrique du Sud, c’est la raison pour laquelle on a du mal à travailler avec eux. Il y a bien quelques syndicats indépendants, dont certains sont affiliés à la IVème Internationale, mais ils sont vraiment petits.

Q : Quelles sont les organisations du mouvement social ? Subissent-elles de la répression ?

R : Le mouvement social est regroupé dans le Forum Social Sud-Africain qui regroupe les organisations de sans papiers, sans emploi, sans logement mais aussi les associations qui se battent pour l’accès à l’énergie, à l’eau, etc. Il y a beaucoup de sans papiers en Afrique du Sud et leurs conditions de détention sont terribles. La télévision sud-africaine (African Broadcasting Corporation) a d’ailleurs fait un documentaire assez édifiant sur la question. Il y a beaucoup de répression car il y a beaucoup de contestation à travers tout le pays : environ 16 manifestations par jour, des travailleurs qui défendent leur emploi ou des communautés qui sont privées de leurs droits fondamentaux. C’est que depuis 1996, le gouvernement a mis en place des politiques libérales et a privatisé de nombreux services. Ainsi les prix de l’eau, de l’électricité, des télécoms ont beaucoup augmenté pour les pauvres. Toute cette agitation entraîne une répression assez brutale : les gens sont jetés en prison ou même tués par la police. En 2004, un jeune de 17 ans est mort sous les balles des policiers. Les employés municipaux sont particulièrement touchés. A FXI, nous dénonçons particulièrement cette répression policière et, d’ailleurs nous avons des avocat qui sont spécialement chargé de défendre les gens contre la police. Nous avons d’ailleurs fait une étude pour montrer comment la loi était constamment violée par la police et le gouvernement. Il faut savoir qu’en Afrique du Sud, la loi est assez dure contre les manifestations. Nous luttons contre les interdictions illégales de rassemblements en portant ces affaires devant les tribunaux.

Q : Pourquoi êtes-vous venus au FSM ?

R : Nous avons remarqué qu’il n’y avait pas beaucoup de séminaires sur la question des media, des télécoms et des legislations "terroristes" (atteintes aux libertés, répression, censure). Nous sommes donc venus pour rencontrer des organisations dans ces domaines ou qui travaillent dans le même domaine que nous.

Q : Quelle est la situation des télécoms en Afrique du Sud ?

R : L’opérateur du réseau fixe, Telkom, a été privatisé en 1996 à 30% au profit d’un consortium regroupant Telecom Malaysia et SBC Telecom (Etats-Unis). Des milliers d’emplois ont disparu comme à chaque privatisation. Les prix ont été rééquilibrés conformément à l’obligation faite par l’AGCS d’abandonner la péréquation. Le prix des communications internationales a baissé alors que celui des communications locales augmentait. Ceci a entraîné la déconnexion de 2 millions de lignes en deux ans, essentiellement dans les zones rurales. Le gouvernement a communiqué sur le fait que la télé-densité (nombre de lignes pour 100 habitants) augmentait grâce à l’installation de nouvelles lignes. En fait, nombre de ces lignes ne sont pas utilisées car trop onéreuses. Les syndicats avaient bien obtenu une clause sociale au moment de la privatisation pour la construction de nouvelles lignes mais le cahier des charges n’a jamais été respecté et le réseau se réduit aujourd’hui. C’est à cause de cet accord que les syndicats n’ont pas protesté. De toute façon, la compagnie ne desserre que les zones les plus riches et les zones pauvres sont délaissées. Les partis étaient en général d’accord avec la privatisation, les différences ne concernaient que le rythme. Le Parti Socialiste se dit contre, mais on attend toujours des actes.

Q : Quelle est la situation dans les mobiles ? Le mobile n’a-t-il pas tout-de-même contribué à augmenter la télé-densité (nombre de lignes pour 100 habitants) ?

R : Le marché du mobile s’est ouvert avant la fin de l’Apartheid en 1993 avec deux opérateurs : MTN (investisseurs sud-africains) et Vodacom (Telkom et Vodafone). Aujourd’hui, nous avons aussi Cell-C. La plupart des lignes sont pré-payées, or le coût à la minute est trois fois plus élevé que pour un abonnement. Certes la télé-densité a augmenté mais ce qu’on mesure, c’est l’accès au combiné et non l’accès à la communication. A quoi sert un combiné si la communication est trop chère ? Le critère de télé-densité est selon nous à revoir.

Q : Quelle est la situation de la Poste en Afrique du Sud ?

R : La Poste (South African Post Office) est une entreprise détenue à 100% par l’Etat. Mais elle est de plus en plus gérée comme une entreprise privée, beaucoup d’emplois ont été supprimés et la qualité se dégrade. Il y a compétition sur le service aux entreprises (il y a une entreprise concurrente : Postnet) mais pas sur le courrier des particuliers.

Q : Qu’aimeriez-vous dire aux travailleurs français ?

R : Nous voudrions dire que le combat contre la privatisation des télécoms n’est pas suffisamment pris au sérieux. C’est un combat international car les compagnies elles-même agissent au niveau international. Nous demandons aux syndicats français d’étendre les mouvements sociaux au Sud et de créer un mouvement commun contre les privatisations. Le FSM doit permettre de créer ces réseaux. Mais les télécoms ne sont pas très populaires au Forum. Il faudrait pour la prochaine édition agréger d’autres organisations et organiser un grand événement sur le sujet.

Propos recueillis par Fréderic Madelin (SUD PTT) et Marceau Coupechoux (CSDPTT).

ENGLISH VERSION :

Interview of Jane Duncan and Virginia Setshedi from Freedom of Expression Institute (FXI), South Africa (WSF of Nairobi 2007).

Q : What are the objectives of your organization ?

R : Our organization is involved in the issues of freedom of expression, access to the information, telecommunications, censorship, and of the concentration of the media. In telecommunications, we are trying to educate communities (inhabitants of a village, a quarter) to the right to communication and to the availability of telecommunications. Our work started in urban areas, then we have reached rural areas and slums. We are also working to denounce the effects of privatizations in the sector. We are trying to develop tight links between communities and workers ; our aim is to link the problems. We have a certain success in communities but the biggest challenge is to involve workers in our struggle because they are mainly concerned about keeping their jobs. In the media domain, we are trying to promote independent media and we are working with indymedia.

Q : Could you have your struggle inside a union ?

R : We are trying to take up this challenge but we didn’t succeed so far because unions are not so interested in the issues of access to the information and they are very weak in South Africa. Privatization have indeed weakened them a lot and now, they are mainly active of job issues. To be honest ; unions didn’t really oppose privatization, that is the reason why we joined with the Anti-Privatization Forum, which is independent of unions. It is far easier to touch communities. We have tried to work through a union but it wasn’t a success. Moreover, it is not our job to create a social movement ; if there is a social movement, it has to spring from the people. Our aim is rather to give tools to understand and claim their rights.

Q : What are the main unions in the telecom sector in South Africa ?

R : The most important is the CWU (Communication Workers Union), which is affiliated to the COSATU (Congress of South African Trade Unions - 2 millions members), itself linked to the African National Congress (ANC, the party of Nelson Mandela). The second one is Mwasa (Media Workers Association of South Africa) affiliated the Nation Council of South Africa, which itself is close to the Black Consciousness movement (the party of Steve Biko). These unions are more or less social-democrats and we can say that there is no real link to unions in South Africa ; that’s why we have so many problems to work with them. It is true that there are some independent unions (some are affiliated to the IV international), but they are really small.

Q : What are the organizations of the social movement ? Are they suffering from repression ?

R : The social movement is involved in the South-African Social Forum, which brings together organizations of illegal immigrants, jobless people, homeless people but also associations that struggle for the access to water, energy, telecom, etc. There are a lot of illegal immigrants in South Africa and their detention conditions are horrible. The South-African Broadcasting Corporation has recently made a film on this question. There is a lot of repression because there is a lot of contestation all over the country about these conditions : about 16 demonstrations a day ! Workers that defend their job or communities that defend their fundamental rights participate in these protests. Since 1996, the government started neo-liberal policies and privatized many services. So, water, electricity, telecom prices dramatically went up for poor people. All these demonstrations have led to a brutal repression : people are thrown in jail or even killed by the police. In 2004, a 17 year old boy has been killed by the police. Municipal employees are particularly affected by the repression. In FXI, we are denouncing this repression and we have a lawyer who is specifically in charge of defending people against the police. We have made a study to show how the law was constantly violated by the police and the government. You have to know that the law against demonstrations is really hard and so we are trying to stop the illegal banning of gatherings by challenging these bannings in court.

Q : Why did you come to the WSF ?

R : We have noticed that there were not so many seminars on the questions of media, telecom and terrorist legislations (repression, censorship, harming liberties). We came to meet organizations in these areas or that are working in the same area as us.

Q : What is the situation of the telecommunications in South Africa ?

R : Telkom, the fixed network operator, has been privatized in 1996, 30% were sold to a consortium made of Telecom Malyasia and SBC Telecom (USA). Thousand of jobs have been destroyed like for any privatization. Prices have been modified to fulfil the obligation imposed by GATS to abandon internal cross-subsidisation of local by international calls. Prices for the international communications went down while the price for local communications went up. This implied the disconnection of 2 millions lines in two years, mainly in rural areas. The government communicated on the fact that the tele-density (number of fixed lines per 100 inhabitants) grew up thanks to the installation of new lines. But in fact, many of these new lines are unused because they are simply too expensive. Unions had obtained a social clause at the time of the privatization for the construction of new lines, but the specifications have never been reached and the network is now shrinking. This is because of this social clause that unions didn’t protest against privatization. Anyway, the company serves only the richest zones and leaves the poorest ones. Parties generally agree with the privatization, differences are only on the rhythm these privatizations have to be done. The Socialist Party says that it is against it but we are still waiting for them to act.

Q : What is the situation for the mobiles ? Did the mobile networks contributed to a growth of the teledensity ?

R : The market of mobile phones opened at the end of the Apartheid in 1993 with two operators : MTN (south African investors) and Vodacom (Telkom and Vodafone). Today, we have also Cell-C. Most of the lines are pre-paid, but the price per minute is three times higher than for post-paid. It is true that teledensity increased but what we are measuring with this indicator is the access to the handset and not to the network. What is the point of having a handset if the communication (airtime) is too expensive ? The measurement of teledensity should be re-thought.

Q : What is the situation of the Postal Office in South Africa ?

R : The South African Post Office is a company which is 100% owned by the State. But it is more and more managed like a private company, many jobs are suppressed and the quality is going down. There is competition for the business of companies (a competitor is Postnet) but not for residential users, especially poor users.

Q : What would you like to say to French workers ?

R : We would like to say that the struggle against privatizations in the telecom sector is not sufficiently taken seriously. It is an international struggle because companies themselves act at a global level. We are asking to the French unions to reach out the social movements in the South and to create a common movement against privatizations. The WSF should help create these networks. For the next edition of the WSF, we should organize a big event on these subjects.

Interview done by Frederic Madelin (Sud Ptt) and Marceau Coupechoux (csdptt).