Accueil > Focus > Tribunes Libres > TRIBUNE LIBRE : Privatisations au Burkina , Les ratages des (...)

TRIBUNE LIBRE : Privatisations au Burkina , Les ratages des gouvernants

mardi 2 janvier 2007, par Bruno JAFFRE

PRIVATISATIONS AU BURKINA, Les "ratages" des gouvernants

Seydou K.

Cet article est paru dans le numéro 3711 du quotidien burkinabé Le Pays (voir à l’adresse http://www.lepays.bf/)
En focalisant son analyse sur le cas de l’Office national des télécommunications (ONATEL), Seydou K. souligne qu’en dehors de la politique du tout libéral menée par nos gouvernants, d’autres alternatives existent et feront le bonheur des populations. L’auteur de l’écrit trouve du reste que la fracture et ou la marchandisation du numérique sont des discours politiques volontaristes un peu simplistes. Un principe de précaution s’appliquera-t-il à l’ONATEL ? C’est cette interrogation fondamentale qui préoccupe Seydou K.


La problématique de la fracture ou des fractures numériques dans le contexte de libéralisme généralisé, risque de s’imposer avec acuité aux politiques publiques dans tous les domaines d’activité (éducation, santé, aménagement des territoires, etc.) comme conséquence d’un manque de vision stratégique de l’avenir de nos dirigeants.

La perception de la fracture prend un sens de fantasme politique dès lors qu’elle est vue seulement comme l’expression de l’inégalité d’accès. Il est indispensable de la voir aussi comme "l’expression de nouvelles formes du capitalisme par l’économie numérique."

L’espoir des économistes et des politiques (emploi pour tous, accès au savoir, perspective de développement, etc.) attendu avec l’annonce de la société de l’information, n’a fait que mettre en évidence et de façon plus accrue les vieux maux de nos sociétés (inégalité économique, sociale et culturelle).

La volonté de nos dirigeants à faire du "copier coller" dans un contexte africain où les conditions qui ont présidé à l’essor de l’informatisation, sont loin de ressembler à ceux du monde occidental, est encore une autre erreur monumentale.

Le constat est frappant : L’histoire récente de notre pays fourmille d’exemples de ces "ratages" des gouvernants.

"On s’aperçoit ainsi qu’il existe une sorte de généalogie de l’erreur économique qui débouche sur la négation pure et simple de la liberté humaine."

Il fait toujours mal de regarder ce que les économistes et politiques en charge des privatisations de nos entreprises, prédisaient pour notre pays ; entre les erreurs complètes et les événements non prévus, le résultat est tout bonnement catastrophique. Pourtant, "les économistes et les politiques sont peu portés à l’autocritique. La liste de leurs erreurs en matière économique est édifiante. Et l’impact de ces erreurs souvent considérable. Erreurs de prévision, bien sûr, mais aussi erreurs de diagnostic, erreurs de jugement, erreurs de raisonnement, voire erreurs volontaires pour tromper l’opinion..."

L’ONATEL, une chance pour le Burkina

Les gouvernants d’un pays pauvre comme le Burkina Faso ne doivent pas continuer à refuser de tirer les leçons des errements et à persister dans le faux.

Surtout, rares sont les hommes politiques qui endossent la responsabilité de leurs propres fautes : ce sont toujours les citoyens et les contribuables qui font les frais des mauvais choix des dirigeants politiques, comme l’ont illustré les fameuses affaires de Faso Fani, de la Compagnie d’exploitation des mines d’or du Burkina (CEMOB), de l’Office national des barrages et des aménagements hydro- agricoles (ONBAH), de la Société de recherche et d’exploitation minière du Burkina (SOREMIB), de l’Office national de l’assainissement et de l’environnement (ONASENE), de la SN SOSUCO, de l’ex RAN...

La recherche des solutions à la fracture sociale par les NTIC dans un climat continu "d’erreur économique", nous ramène à l’actualité de la réforme du secteur des télécommunications et de la privatisation de l’ONATEL.

Une entreprise aussi stratégique que l’ONATEL est une chance pour le Burkina Faso et ne peut pas se privatiser en regardant dans le " rétroviseur" surtout pas dans un contexte de cadre stratégique de lutte contre la pauvreté.

Et comme les bureaucrates et les dirigeants n’assument pas les conséquences de leurs actes, nous sommes interpellés à exiger d’eux en tant que citoyens, des explications. En attendant, nous donnerons notre point de vue sur l’économie politique de notre pays en général, et en particulier sur la privatisation de l’ONATEL ; pour une stimulation du dialogue entre acteurs sociaux, universitaires, chercheurs et responsables politiques et aux fins de s’interroger sur les fondements de l’économie comme réalité sociale, mais aussi comme discours sur la société.

Inégalité d’accès au numérique et inégalités sociogéographiques

La nécessité de réanimer la discussion publique, de rendre le débat au citoyen, d’ouvrir un espace de contribution et de l’élaboration d’un projet de pensée multidirectionnel et pluridisciplinaire pour une appréhension plus juste des enjeux s’impose.

Y a-t-il eu une extinction de la souche courageuse de nos prédécesseurs (ceux qui ont mené le combat pour la réunification de la Haute Volta et pour la construction du chemin de fer jusqu’à Ouagadougou) ? Où est donc passé notre "patriotisme économique » ? Non pas érigé en valeur comme ceux qui ont marché pour soutenir le commerce équitable du coton pour le bénéfice des intérêts français au Burkina Faso, mais comme condition d’exercice de l’action politique nationale dans une économie mondialisée et comme antidote aux régressions nationalistes destructrices.

La réalité chez nous comme partout ailleurs, est que les inégalités d’accès au numérique reflètent les inégalités sociogéographiques existantes. D’abord on note une grande disparité de répartition des réseaux entre les villes et les campagnes et ensuite que la majorité (ce sont les plus nombreux) des exclus de l’univers numérique sont ceux qui le sont déjà dans l’éducation, l’accès aux ressources élémentaires comme l’eau potable et l’électricité.

Par un souci constant de relier théories et réalités, diagnostics et analyses, réflexions et propositions, les politiques de diffusion de la société d’information devraient se faire à la lumière : d’une justification de la motivation des discours politiques volontaristes, par un questionnement du pourquoi remédier à la fracture, pour quel motif. Est-ce dans une visée éducative ? démocratique ? de croissance ? Et enfin, en tenant compte du contexte social, économique, culturel et institutionnel.

Ce qui est gênant pour nos gouvernants dans le débat ranimé par la grève du 25 juillet des travailleurs de l’ONATEL, c’est d’abord la position originale de ces travailleurs : ils ne s’opposent pas à la privatisation ; surtout ils lancent un appel à nos dirigeants (dont une très grande majorité se satisfait de la mondialisation actuelle, soit qu’elle leur paraisse bénéfique, soit qu’elle soit présentée comme source de contraintes incontournables) pour l’application d’un "principe de précaution" dans le processus.

Le gouvernement paraît avoir cédé à l’idéologie libérale au détriment des exigences citoyennes à moyen et long terme, dans un domaine aussi stratégique que celui des télécommunications.

Appliquer le "principe de précaution"

Les préoccupations de court terme : ranimer les marchés financiers par la vente d’actions publiques et conforter les finances de l’Etat, l’ont donc emporté sur des considérations de plus long terme et sur un véritable projet industriel.

A cela s’ajoutent les pressions idéologiques qui exigent de l’Etat burkinabè qu’il se replie sur ses strictes fonctions régaliennes. Ces orientations le poussent à abandonner à la seule régulation du marché tous les autres champs qui autrefois relevaient de lui, notamment les services publics qui assuraient l’accès de tous aux biens dits publics, dans le but de corriger les inégalités sociales et territoriales.

L’objectif principal de la stratégie actuelle est donc bien de rendre possible, à tout moment, la privatisation totale de l’ONATEL. Aucun plancher n’est fixé pour la part conservée par l’Etat. L’éventualité d’une minorité de blocage, encore évoquée dans l’ancienne stratégie il y a quelque temps, et qui aurait permis à l’État d’assurer un contrôle minimal, de s’inscrire dans un processus continuel d’adaptation et à travers différents choix, n’est même plus envisagée ! C’est cet apprentissage conscient et organisé qui est à l’origine de l’amélioration progressive de la connaissance.

Que de renoncements au nom de la mondialisation ! Que de renoncements au nom de contraintes internationales ! On notera que les chantres du libéralisme à tout crin, chevaux légers du "tout marché", pourfendeurs féroces de l’étatisme étouffant, s’appliquent a priori un "principe de précaution", qui fait porter le poids du prévisible désastre financier de leurs manigances à la collectivité. Et in fine au contribuable.

Un tel revirement d’analyse de nos dirigeants à trois ans de distance, pour un secteur à évolution rapide et pour une loi adoptée depuis 1998, n’est pas adapté et est particulièrement inquiétant.

Pensez-vous désormais, alors que les marchés financiers n’ont de cesse d’accroître leur sphère d’influence, que nous serions à l’abri des crises ? Le passé récent et plus lointain démontre, le contraire : l’instabilité est inhérente au fonctionnement même des marchés, aujourd’hui qui plus est globalisés, et facilitant des transferts de droits de propriété préjudiciables à nos économies. On a pu observer combien la stratégie des privés était contrainte à privilégier la rentabilité immédiate. Ces marchés financiers contrarient souvent le développement interne des entreprises, fondé sur un projet industriel et citoyen de long terme.

Dans ce cas précis, la logique libérale va à l’encontre d’une réponse appropriée aux besoins de la société burkinabè. Nous assistons et continuerons à assister à un véritable gâchis financier sur le plan national, avec le risque de multiplication des réseaux concurrents d’opérateurs du fixe.

Une logique purement libérale

Pourquoi ne pas favoriser plutôt la constitution d’un réseau homogène, couvrant l’ensemble du territoire et répondant, en respect des principes du service public, aux besoins de nos populations ?

La stratégie que prône nos gouvernants, à l’opposé de cette démarche volontariste s’inscrit, dans une logique purement libérale renonçant à la maîtrise publique du secteur.

De nombreuses dispositions affaiblissent le rôle de l’État. Par exemple, à 51 % celui-ci perd le droit de contrôle et d’opposition et la vente par l’ONATEL de ses infrastructures.

A examiner le cas du gouvernement français (dont l’entreprise France télécom s’intéresse à l’ONATEL), on note qu’entre la fin 2005 et mars 2006 une série de mesures visant à protéger les entreprises françaises des OPA hostiles a défini onze secteurs stratégiques (dont la liste d’une dizaine de grosses entreprises : de Carrefour à la Société générale, en passant par Saint-Gobain, Suez, Alcatel ou Danone...) pour lesquels il souhaite être informé des changements de propriétaires et dont il souhaite voir maintenir les centres de décision en France.

L’Etat est un pôle de stabilité, il devrait plutôt plaider pour le refus d’une ouverture sans contrôle et travailler pour mettre en œuvre un niveau de patriotisme économique prenant en compte l’ensemble des moyens permettant les conditions d’exercice de l’action publique nationale et démocratique dans une économie ouverte et adaptée au maintien des équilibres sociaux et à la promotion d’une "République sociale idéale".

Le renoncement aujourd’hui à détenir la majorité du capital de l’ONATEL est une double erreur : il expose l’entreprise à des risques inconsidérés et il prend une mauvaise décision patrimoniale, ce qui ne sera pas sans conséquences sur la pérennité de notre service public. Or, l’autorité de régulation des télécommunications (ARTEL.), qui verra ses prérogatives renforcées, ne s’opposera vraisemblablement pas à ce que des opérateurs alternatifs acquièrent le réseau de l’ONATEL, sans souci de l’aménagement cohérent de notre territoire. Ces derniers se positionneront sur des technologies que l’opérateur historique se verra contraint de négliger les cahiers des charges. C’est le cas de toutes les nouvelles techniques d’équipement internet dans les zones marginalisées, comme les zones rurales.

Le droit à la communication pour tous remis en cause

On constate actuellement que les nouveaux services ne sont pas accessibles dans toutes les régions du Burkina Faso. L’installation de bornes relais servant à la téléphonie mobile est disparate d’une région à une autre. Plus encore, l’accès à l’Internet haut débit (ADSL) est inexistant sur une grande partie du territoire. La couverture géographique reste trop faible et provoque une inégalité d’accès aux nouveaux moyens de télécommunication.

Avec une telle politique libérale, c’est le droit à la communication pour tous et partout sur le territoire, c’est l’égalité d’accès de tous les citoyens aux nouvelles technologies de communications qui seront remis en cause.

Autant d’enjeux qui concernent le contenu du service public que la notion de service universel.

Pourquoi le Burkina Faso ne donnerait-il pas l’exemple en légiférant pour la mise en place d’un réseau internet haut débit sur l’ensemble du territoire et sous la responsabilité de l’ONATEL ? Pourquoi, également, ne pas intégrer dans le service universel un terminal multimédias de base pour chaque foyer ?

Le Burkina Faso n’aura pas "réveillé la bête immonde d’un nationalisme économique belliciste, totalitaire et collectiviste !" D’autant plus qu’il revient simplement à constater que les gouvernements des autres grands pays industrialisés n’hésitent pas à intervenir pour protéger les secteurs qu’ils jugent stratégiques car créateurs de puissance et d’influence internationale.

Il faut que nos dirigeants cessent d’être afro-pessimistes ou naïfs, une privatisation ne peut pas être un objectif à atteindre. L’objectif de la réforme ne doit viser que le développement.

L’ONATEL, aujourd’hui n’a pas un problème lié à sa gestion. Tous les déboires de l’entreprise son inhérents à la tutelle même de l’Etat qui empêche toute flexibilité.

L’heure est grave mais pas désespérée

Nous devons donner les moyens d’une flexibilité (sans favoritisme, ni défaveur) à l’opérateur historique, vis-à-vis de la concurrence pour qu’il puisse mener une politique ambitieuse d’aménagement du territoire et de développement de nos services publics, en s’appuyant sur les nouvelles technologies d’information et de communication (NTIC).

Rien dans les textes des institutions de Bretton Woods ne nous contraint à rejeter une telle option. La conception étroite du service public des gouvernants atteste qu’ils ont fait le choix de sacrifier nos services publics en bafouant les principes, l’égalité, la continuité et l’adaptabilité.

A la suite des travailleurs de l’ONATEL qui se trouvent dédouanés devant l’histoire en jouant pleinement un rôle d’éclaireur dont la qualité est d’utilité publique, je lance un appel aux acteurs sociaux, aux universitaires, aux chercheurs et aux responsables politiques de notre pays pour dire que la balle est maintenant dans leur camp. Plutôt que de céder aux forces du marché, qui élargissent toujours plus leur domination, il existe des alternatives démocratiques. Ces alternatives démocratiques à la toute-puissance des marchés financiers sont porteuses d’autres choix de société.

Parce que la communication est un droit et non une marchandise, nous avons besoin d’une entreprise publique comme l’ONATEL, capable de mobiliser les innovations pour favoriser l’égal accès prioritaire des citoyens et non de consommateurs au service public et lutter contre la fracture numérique et sociale pour un maintien des équilibres sociaux, gage d’un développement durable et équilibré.

La stratégie à 51 %, détruira les solidarités sociales et territoriales et creusera plus encore l’inégalité d’accès à la communication et à l’information. "L’heure est grave mais n’est pas désespérée", faisons en sorte que l’histoire ne nous rattrape pas en préservant le patrimoine pour les générations futures !

Bobo, le 18/09/06