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Approche sociologique et anthropologique de la communication dans les villages africains

mardi 26 septembre 2006, par Bruno JAFFRE

Cet article est extrait du livre "Télécommunications entre Bien Public et marchandises". La présentation du livre se trouve à l’adresse http://csdptt.org/article388.html. Vous trouvez aussi à l’adresse http://csdptt.org/article391.html, deux interviews sur la génèse du livre.


Parmi bien d’autres invasions, les sociétés africaines se trouvent saisies par le déferlement de paroles et d’images du boom occidental des télécommunications. Les téléphones mobiles se multiplient : comme des sauterelles, des gadgets, ou des instruments de libération ? Le regard anthropologique revient sur le rôle de la parole et de la communication dans les sociétés africaines, sur la manière dont elles structurent la société. Cette structuration est porteuse de valeurs et de confiance. Les villageois africains pressentent ce qu’ils ont à gagner à s’approprier les NTIC (nouvelles technologies de l’information et de la communication). Mais ils n’y gagneront que s’ils savent gérer les pertes correspondantes : perdre l’accessoire peut-être, mais pas l’essentiel, notamment dans la mutation des sociabilités. Ce qui renvoie à une perception beaucoup plus qualitative du bien public.


Approche sociologique et anthropologique de la communication dans les villages africains

André Nyamba [1]

Introduction : Communication, organisation sociale et bien public en milieu rural africain.

Traiter le thème de la communication dans les villages africains pourrait entraîner un risque : celui de la généralisation abusive d’un système de communication orale à l’ensemble des sociétés africaines dont les traditions se basent principalement sur la parole. On sait que dans ces sociétés-là, chaque groupe ethnique a fait de la parole et de ses différents supports instrumentaux un usage spécifique. Cet état de fait a modifié le rapport global de chaque société à la communication et à l’information. Les cas dont nous parlerons dans cette réflexion sur les biens et services publics sont ceux du Burkina Faso. Des différences significatives de construction de l’information et de la communication existent avec d’autres pays de l’Afrique.

Notre réflexion souligne dans un premier temps la multiplicité des situations de communication dans les villages africains - pour éviter les généralités et les lieux communs - et l’analyse portera surtout sur la signification des différents modes de communication, en termes d’organisation des espaces villageois, de connaissance et de reconnaissance des identités des acteurs qui les composent. C’est ce qui conditionne en définitive les règles sociales de la communication et les modalités techniques de circulation de l’information dans les espaces villageois.

Quant à la délivrance des biens et des services aujourd’hui, c’est là où se pose la question cruciale du rapport au bien public et des logiques qui les instituent, non seulement dans les villages, mais aussi dans les centres urbains en mutation continue. N’oublions pas que les espaces sociaux africains n’ont pas une tradition des NTIC, qui aurait pu leur inspirer aujourd’hui d’éventuelles prises de position par rapport aux offres de service public ou aux revendications en la matière. Les NTIC participent des facteurs globaux de changement social dans les espaces de tradition orale. De ce fait, elles y déclenchent d’abord de nouveaux comportements !

Dans un second temps, nous parlerons justement des réactions et des comportements des sociétés de tradition orale, qui ont commencé à rentrer dans les systèmes de communication modernes, en nous appuyant sur le cas de l’écriture.

La troisième partie analyse une situation concrète : les dynamiques d’appropriation des NTIC par les villageois. Nous parlerons du téléphone en milieu rural, bien public certes, mais dont l’accès reste difficile et réservé à quelques privilégiés.

Ces différentes considérations sur la communication dans les espaces villageois inspirent deux questionnements :
- D’une part, comment caractériser aujourd’hui les villages africains en matière de communication et d’appropriation des NTIC ? Dans quelle posture se trouvent-ils, entre des systèmes de communication traditionnels toujours fonctionnels et des offres de services publics très maigres, mais qui bouleversent tout de même leurs habitudes de vie, voire toute leur organisation sociale ?
- D’autre part, quelle forme de gestion des nouveaux systèmes de communication les populations pourraient-elles adopter dans les espaces villageois ?

Autant d’interrogations qui impliquent l’accès aux NTIC, les usages sociaux qu’en font les populations et la question de leur durabilité. Aujourd’hui, les offres de services publics en la matière restent dérisoires, pendant que les demandes locales se font de plus en plus précises. Il n’y a rien d’acquis dans les villages par rapport aux NTIC. Tout reste à faire et pratiquement en même temps. Mais avant tout, quelle forme de communication caractérisait ces sociétés du passé ?

I. Interroger les paroles d’hier pour comprendre celles d’aujourd’hui en évolution ?

L’évolution historique des sociétés de tradition orale en Afrique montre des rapports inégaux et disparates vis à vis des moyens de communication et même de la parole. Cela a entraîné la spécificité de chaque société en matière d’information et de communication, mais également son unicité. Les deux exemples qui suivent sont éloquents : la “ pudeur légendaire ” qu’on reconnaît aux Peuls de l’Afrique de l’Ouest est la conséquence de leur attitude générale de retenue par rapport à la parole, considérée comme une arme à double tranchant. “ L’excitation verbale ” qui caractériserait les Dioula et les Bobos de la même région révèle une utilisation maximale de la parole et de ses différents supports instrumentaux comme expression d’une entité et d’une identité précises certes, mais aussi comme moyen privilégié de construire une relation avec autrui. Cela ne veut pas dire que les uns parleraient plus que les autres, tout dépend des circonstances et des conditions de profération de la parole et de déroulement de la communication. Et une de ces circonstances de nos jours est celle des temps actuels où le développement des nouveaux moyens de communication fait que l’information ne se contient plus dans les limites restrictives des “ face à face ” liés aux contraintes du temps et de l’espace. Que deviennent alors la “ pudeur légendaire ” des Peuls et “ l’excitation verbale ” des Dioula et des Bobo, face au téléphone fixe, au téléphone mobile cellulaire et aux différentes offres très timides de services publics en matière de communication ? Signalons que la télé densité au Burkina Faso est l’une des plus faibles au monde.

Les sociétés de tradition orale sont spécifiques. Elles constituent de nombreux villages multiformes, allant de l’Afrique subsaharienne à l’Afrique australe, en passant par l’Afrique centrale, avec des modes de communication dont les manifestions extérieures sont la parole, les signes, les instruments, les symboles et les gestuelles, avec la danse en particulier. Ces sociétés diffèrent techniquement les unes des autres. Et c’est dans ces conditions que l’usage de la parole s’est culturellement édifié, que les représentations sociales elles-mêmes se sont construites et se sont fixées au fur et à mesure que l’environnement géographique, technologique, sociodémographique et socioéconomique imposait de nouveaux besoins d’information et de communication.

Que signifierait alors la rencontre de ces sociétés avec un “ extérieur envahissant ” ? D’abord, notons que l’acceptation de mots “ étrangers ” dans une langue africaine, du fait de son contact avec l’extérieur, n’est bien souvent que la partie visible de l’iceberg des nouvelles formations sémantiques et des nouvelles représentations en construction dans cette langue. Elles renvoient en réalité à des constructions sociales en cours et à des types nouveaux de rapports à l’autre, l’autre étant un voisin, un parent, un étranger de passage ou tout simplement une nouvelle situation d’information et de communication jusque là inconnue. Un exemple : autrefois, lorsqu’on prononçait le mot “ radio ” dans la langue des Sanan [2] du Burkina Faso, “ aradjo ”, cela renvoyait à un critère de vérité absolue. On disait “ j’ai entendu ceci ou cela à la radio ” pour signifier que c’était vrai d’emblée ! Pourquoi ? Parce que la parole qui vient de loin est chargée de connaissances nouvelles dans les représentations sociales antérieures des Sanan. Aujourd’hui, la vulgarisation de ce nouvel outil de communication qu’est la radio a déconstruit le système de représentation premier, car les Sanan savent désormais que l’on peut mentir à la radio, que même l’on y ment souvent, parfois plus qu’ailleurs. Sous d’autres cieux, la radio n’a peut-être pas connu ce sort initialement “ heureux ”. Il y a eu une évolution des Sanan dans l’appropriation de cet outil de communication. Mieux, ils ont appris à réinterpréter leur compréhension et leur représentation du mensonge à cause du nouvel outil de communication, la radio. La déferlante actuelle des NTIC amorce la construction de nouvelles identités et désagrège les identités anciennes. Les modes d’appropriation de la situation présente restent fortement influencés par les antécédents socioculturels des groupes considérés. Ce qu’il faut donc comprendre avant tout, c’est que les valeurs sociales qui s’intègrent aux différents groupes sociaux sous-tendent de fait les systèmes de communication aujourd’hui fonctionnels dans les villages africains. Cela signifie aussi que l’adhésion massive des populations à de nouvelles formes de communication, via les NTIC, ne s’opère que s’il n’y a pas de menace immédiate sur les valeurs sociales construites historiquement et intégrées par les différentes générations et par les acteurs de première ligne dans le village. Mais l’on admet que ces valeurs puissent changer et prendre d’autres contenus.
Le contrôle social de l’information et de la communication reste très fort dans les espaces villageois, sans pour autant étouffer les nouvelles formes d’expression des groupes sociaux et des individus, notamment par les NTIC. Que se passe-t-il alors si cet espace villageois est confronté à des injonctions extérieures très puissantes, avec des logiques affirmées de prédation étatique ou privée, en matière de promotion des NTIC ? Au-delà du forcing et de l’impératif d’adaptation à une situation nouvelle, que se passe-t-il aujourd’hui dans les villages africains où la communication et l’information continuent de se baser sur les caractéristiques immédiates de la parole ? Quels acteurs sont concernés et quels enjeux nouveaux recouvrent cette situation de changement social ? Par ailleurs, que signifierait dans un tel contexte la délivrance de service public ?

Dans les villages, il existe un vrai désir d’intégrer les nouveautés linguistiques et les NTIC aussi. Cependant, le recours aux NTIC n’est pas le résultat de choix préalablement raisonnés, mais celui de violences imposées, bon gré mal gré, aux populations. Ces violences sont d’autant plus fortes qu’elles entretiennent l’ambiguïté de répondre effectivement à la satisfaction de nouveaux besoins de communication et d’information apparus dans les villages : il s’y effectue présentement de nombreuses rencontres de populations, sans parler des mobilités de travail et des échanges qui s’y déroulent. Ainsi, une forte demande de développement dans les villages donne au bien public toute sa légitimité. Ici en effet, on pourrait considérer comme bien public tout bien dont la valeur s’accroît avec le nombre de ses bénéficiaires. De ce point de vue, les besoins de services publics des NTIC, notamment la communication téléphonique, s’intensifient, sans que l’État ou le privé ne puisse les satisfaire.

II. La déclinaison des identités plurielles dans un système de communication et d’information de proximité.

Les sociétés de tradition orale se caractérisent toujours par la construction et le fonctionnement codifié d’un système d’information et de communication essentiellement oral, et donc immédiat. Les moyens utilisés le plus souvent sont la parole et des instruments dont la portée et les performances, on s’en doute, sont soumises aux conditions limitatives du temps et de l’espace. La communication qui se réalise dans de telles conditions reste très contingente à l’espace de communication et à la présence effective des acteurs sociaux de la communication [3].

La différence fondamentale que l’on constate aujourd’hui, entre les systèmes de communication traditionnels et ceux des NTIC, est que dans le premier cas les acteurs sont présents en une sorte de face à face verbal ou leur communication se limite à l’espace et au temps qui les rassemblent. Dans le second cas, les acteurs ne se “ voient ” pas physiquement et réellement, pour ne pas dire qu’ils ne se touchent pas, mais ils ne sont pas soumis aux contraintes limitatives du temps et de l’espace. Ces deux situations présentent des avantages et des inconvénients. Il est intéressant d’observer ce qui se passe dans le cas des changements dans les systèmes de communication traditionnels : que cède-t-on ? et pour gagner quoi ?

La parole, instrument premier de communication, se double du signe, de la gestuelle et du symbole, et sa force de persuasion augmente. Si tout cela semble évident, il y a cependant un fait remarquable : dans les sociétés de tradition orale, on ne parle pas n’importe où et n’importe comment. Il y a des conditions de prise de la parole, liées le plus souvent aux identités des acteurs : l’âge, le sexe, l’ethnie, le statut matrimonial, le rang social, etc. Et parler, de même qu’écouter, c’est décliner son identité, une identité qui est d’abord sociale avant d’être individuelle. Il existe des occasions privilégiées de profération de la parole : les séances de contes, les chants de funérailles ou les jeux verbaux des alliances et des parentés à plaisanteries. En de telles occasions, on distingue des paroles d’enfant, des paroles d’adulte, des paroles de femme, des paroles d’homme, des paroles liées à des fonctions sociales : chef de terre, chef de village, chef de corps de métiers spécialisés comme ceux de la forge, de la poterie, du cuir, etc. Il faut aussi souligner ces formes verbales liées à des situations religieuses, la religion étant comprise ici dans son sens étymologique latin de “ res ligare ”, c’est-à-dire lier ou relier les choses entre elles : les choses visibles des hommes et celles invisibles des dieux. Et cela veut dire que la profération de la parole conduit les locuteurs à décliner leurs identités respectives, des identités construites au fil des générations par une organisation sociale unique en son genre. La déclinaison des identités rassure d’une certaine manière les locuteurs et crée les conditions d’une communication de dimension “ humaine ”, à l’échelle réduite de la famille, du quartier, du village et du groupe ethnique. Ce processus se déroule invariablement, même lorsqu’il s’agit de communication avec le monde invisible des dieux, des génies et des esprits.

La construction sociale d’un système de communication et d’information de proximité, telle qu’on peut l’observer dans les espaces villageois, s’oppose à notre avis à l’édification technologique de la communication par les NTIC ; le second cas frise l’artifice et la mode, le temps de sa consommation. Que se passe-t-il, si de fait la communication par la technologie côtoie la communication codifiée des villages ? C’est toute l’architecture de l’information et de la communication en milieu traditionnel qui s’écroule, laissant la porte ouverte à d’importants débordements ; c’est le cas précisément des NTIC dans de nombreux villages africains. En analysant quelques cas d’offres de services publics d’origine étatique ou privée, on s’aperçoit que la situation est des plus précaires aujourd’hui, face à l’interpellation sociale des NTIC.

Les systèmes antérieurs de communication servaient une cause sociale, celle des relations de solidarité multiforme au niveau des espaces familiaux, lignagers, villageois et ethniques, dans leur grande diversité organisationnelle : on se connaissait et se reconnaissait en tant qu’acteurs sociaux complémentaires. Est-ce bien le cas aujourd’hui avec le pragmatisme des NTIC ?

III. De la parole à l’écriture : l’ère des écrivains publics ou la fin du secret familial et l’ouverture des villages.

La rencontre des sociétés de tradition orale en Afrique Noire avec l’Occident judéo-chrétien a eu plusieurs conséquences. Celle qui nous intéresse ici est la conséquence sur le plan de l’information et de la communication, avec les nouveaux moyens qui en sont les supports. Si la parole a continué d’être toujours opérationnelle, elle devient désormais une parole écrite pour certains, introduisant des disparités dans les rapports sociaux du village ; pour d’autres, cette parole en transformation déclenche de nouvelles compétitions pour le pouvoir local, à cause du caractère élitiste de l’écriture.

L’écriture, nouveau support de la parole et de l’information, se propage timidement dans les villages. Les déplacements de certains acteurs sociaux du village vers de nouveaux espaces d’émigration, notamment les villes, créent différents besoins d’information et de communication. On a alors recours à l’écriture pour communiquer à distance, et ceux qui la maîtrisent apparaissent comme des privilégiés qui échappent au contrôle du système traditionnel de communication : par exemple, la parole de l’ancien qui fait écrire à son fils parti dans l’aventure de l’émigration n’a plus la même charge sémantique ni émotionnelle quand elle lui parvient, et vice versa. L’intermédiation de l’écrivain public, qu’il soit installé à côté d’un bureau de poste, loin du village, ou qu’il soit une personne du village qui est allée à l’école nouvelle du Blanc, devient de fait une occasion d’exercice de pouvoir nouveau dans l’espace villageois. L’architecture traditionnelle de l’information et de la communication s’écroule, et des personnes parmi les plus ordinaires, pour être allées à l’école, deviennent les nouveaux maîtres de la parole, sans pour autant effacer la présence des anciens et des griots. Je me rappelle avoir écrit, lu et traduit de nombreuses lettres de parents et de leurs enfants éparpillés dans de multiples espaces d’émigration. Ce qui était le plus difficile dans ce nouvel exercice d’informateur et de communicateur, c’était de traduire le plus fidèlement possible l’insistance des différents acteurs à dire “ bien ceci ou cela ” à leur interlocuteur absent, avec tous les éléments paralinguistiques de l’oralité qui auraient été de mise, s’il avait été présent.

Au-delà de l’anecdote, il importe de comprendre l’insuffisance de l’écriture à traduire une relation humaine, même si elle vaut mieux que rien. Il faut également souligner la réorganisation sociale de l’espace du village, où l’information ne circule plus par les canaux sociaux et codifiés de la parentèle, mais par ceux impersonnels du savoir nouveau, celui du Blanc. Enfin, malgré le fait que ces “ écrivains publics ” s’imposaient une loi du silence sur le contenu des lettres, c’est tout le village qui apprenait bien vite les problèmes de telle famille dont les enfants sont partis ailleurs, loin de l’espace villageois. Les disputes tenues secrètes devenaient objets de conversations dans les cours le soir, on connaissait les désaccords, voire les bagarres, les annonces de maladies et de décès, mais aussi les multiples projets immédiats ou à venir de telle autre famille : fiançailles, mariage, dot à payer impérativement, impôt de capitation à honorer...

En d’autres termes, l’avènement de l’écriture [4] dans les espaces villageois a renversé les rôles sociaux et créé de nouvelles responsabilités en matière d’information et de communication. Malgré tout, l’outil “ écriture ” recelait un mystère : le rapport à ce support de communication restait ambigu, étant à la fois révélation de l’information et dissimulation pour ceux qui ne savaient ni lire ni écrire.

Aujourd’hui, la vulgarisation relativement rapide de l’écriture l’a rendue plus accessible à beaucoup de personnes, lui rendant une place presque normale dans les systèmes de communication et d’information dans les villages. Plusieurs projets de développement en milieu rural, par le biais des ONG, ont beaucoup fondé leurs activités sur l’écriture pour sensibiliser, pour former et informer. La connaissance et la maîtrise de l’écriture, qu’elles soient en langue française ou dans une des langues nationales parlées dans les villages, sont aujourd’hui des facteurs déterminants dans les systèmes de communication des populations rurales engagées dans des efforts multiformes de développement.
On utilise l’écriture pour promouvoir le développement agricole, les soins de santé de la mère et de l’enfant, la lutte contre le VIH/Sida, etc. N’est-ce pas la preuve que les systèmes de communication traditionnels ont intégré de nouveaux supports de communication et d’information, avec toutes les conséquences de transformation des mentalités et de construction de nouvelles représentations sociales ? Et par ces temps d’aujourd’hui, il ne s’agit plus de simples contacts culturels, mais bien de rapport avec de nouvelles technologies qui dominent l’individu, qui ont un coût, qui interpellent les pouvoirs étatiques et qui posent la question cruciale du service public.

Conclusion : le téléphone en milieu rural, un bien public non maîtrisé, un service public bien insuffisant.

Que dire en conclusion, sinon proposer un regard prospectif sur les espaces ruraux africains ? Leur situation actuelle se caractérise par un engouement des secteurs étatique et privé à leur égard, non pas pour l’amélioration du service public, mais pour ce qu’ils pourraient en tirer comme profits. Et les intentions de privatisation s’intensifiant, la situation en matière de service public n’est pas rassurante. Rappelons encore que la télé densité au Burkina Faso est l’une des plus faibles du monde. Par ailleurs, il existe une grande disparité entre les deux grandes villes que sont Ouagadougou et Bobo-Dioulasso d’une part, et les centres semi urbains du pays d’autre part. Il n’y a donc pas d’illusions à se faire quant à la situation des villages éloignés de ces centres urbains. Dans les villes, l’utilisation des NTIC comme le téléphone mobile cellulaire et l’Internet, donne lieu à des observations sur les comportements des différents acteurs de la cité, en termes de gestion des coûts, d’impact sur les relations sociales et de reconfiguration même de la communication. Il n’en va pas de même pour les villages, où les infrastructures manquent cruellement, même le téléphone fixe.

Dans un tel contexte, la notion de bien public est non seulement provocatrice, mais s’apparenterait à un leurre pour la majorité des populations de ces espaces. Ici se démentirait alors la définition samuelsonienne du bien public, dont la valeur s’accroît avec le nombre de ses bénéficiaires. En effet, dans le cas d’espèce, les bénéficiaires potentiels du bien public existent, nombreux, mais il n’y a pas de délivrance de service public... L’opérateur économique le plus présent dans les espaces ruraux reste encore l’ONATEL [5], le service étatique des télécommunications au Burkina Faso - la privatisation n’étant pas encore effective, mais s’annonçant imminente. Disons naïvement que si cet opérateur se considérait comme un service public, il ne maintiendrait pas en milieu rural le même tarif d’appel téléphonique qu’en ville ; s’il est vrai que la pauvreté s’est accentuée au Burkina Faso, elle reste cependant plus attenante en milieu rural. Par ailleurs, l’implication des opérateurs privés dans une éventuelle offre de service public n’augure pas d’un changement qualitatif dans l’extension des réseaux téléphoniques ; leur logique, de même que celle l’ONATEL du reste, n’obéit pas à des impératifs de service public...

Une situation ambiguë est née : une grande absence de bien public et de service public à la fois, mais une forte présence de nombreux demandeurs potentiels ! Que pourraient faire par exemple les associations villageoises, à l’instar de celles du Sénégal, pour promouvoir ce nouveau bien public ? Comment pourraient-elles s’impliquer dans la gestion des points “ phone ” (ou télécentres) que l’on trouve çà et là dans les milieux ruraux, dans le sens d’accompagner la délivrance du service public ?

Bibliographie sélective

- ATTALLAH Paul, Théories de la communication. Histoire, contexte, pouvoir, Editions Presses de l’Université du Québec, 1989.
- BADO Kisito, La représentation du téléphone pour les Ouagalais, Mémoire de Maîtrise de Sociologie, Université de Ouagadougou, 1996.
- DURAND Jacques Les formes de la communication, préface de Francis BALLE, Editions Dunod / Interférences Paris, 1981.
- KABORE Hawa, L’utilisation du téléphone mobile cellulaire et les implications socio-économiques dans la ville de Ouagadougou, Mémoire de Maîtrise de Sociologie, Université de Ouagadougou, 2001.
- LABURTHE-TOLRA Philippe, Initiation et Sociétés secrètes au Cameroun : les mystères de la nuit, Editions Karthala, Paris, 1985.
(Sous la direction de) Conter et chanter au pays de Redon, Editions L’Harmattan, Paris, 1992.
- LOHISSE Jean, La communication. De la transmission à la relation, Editions De Boeck Université, Bruxelles, 2001.
- Mc LUHAN Marshall, Pour comprendre les médias : les prolongements de l’homme, Editions Hurtubise HMH, Montréal, 1972.
- MUCCHIELLI Alex, Théorie systémique des communications. Principes et applications, Editions Armand Colin, Paris, 1999.
- NYAMBA André, “ Paroles de femme, pouvoirs de femme ou les conditions féminines de l’autorité mâle chez les Sanan du Burkina Faso ” in Civilisations, Vol. XLV- N° 1-2, Collection Afriques d’hier et d’aujourd’hui, Editions Guyot, Bruxelles, 1998.
- Les relations de plaisanteries au Burkina Faso : un mode de communication pour la paix sociale in la revue Communication (information, médias, théories, pratiques), Editions Nota Bene, Université Laval, Québec, 2000.
- La parole du téléphone. Significations sociales et individuelles du téléphone chez les Sanan du Burkina Faso, in Enjeux des technologies de la communication en Afrique : du téléphone à Internet, Editions Karthala, Paris, 2000.
- WATZLAWICK Paul, HELMICK Janet, JACKSON Don D., Pour une logique de la communication, Editions Seuil, Paris, 1972.


[1André Nyamba est socio-anthropologue, professeur à l’université de Ouagadougou. Ses travaux de recherche portent sur la communication et les mutations sociales. Il a publié Les relations de plaisanteries au Burkina Faso : un mode de communication pour la paix sociale in la revue Communication (information, médias, théories, pratiques), éditions Nota Bene, Université Laval, Québec, 2000. Il est également coauteur de Décentralisation et citoyenneté au Burkina Faso : le cas de Ziniaré, L’Harmattan et Academia Bruylant 2004.

[2Groupe ethnique de la famille linguistique des Mandé

[3Dans certains cas très spécifiques de communication magico-religieuse, il va de soi que le temps et l’espace ne constituent pas des barrières insurmontables pour les acteurs de la communication qui sont eux-mêmes extraordinaires : il s’agit de toutes ces catégories de personnes qualifiées de sorcières, de devins ou de voyants...

[4Bien avant l’écriture de type latin, il y a eu l’écriture arabe. La connotation religieuse de la seconde n’a pas permis sa vulgarisation au niveau des villages, elle n’a donc pas été fonctionnelle au quotidien dans la vie des populations.

[5Office national des télécommunications