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Forum Social Européen de Paris. Séminaire SMSI. Faiblesse et coûts de la bande passante Internet en Afrique Intervention de Philippe Drouot (africacomputing).

vendredi 21 novembre 2003, par Bruno JAFFRE

FORUM SOCIAL EUROPEEN - BOBIGNY - jeudi 13 novembre 2003

Séminaire SMSI : pour une alternative au dogme néolibéral

voir présentation du séminaire

Disparité, faiblesse et coûts de la bande passante Internet en Afrique

Communication de Philippe Drouot d’Africacomputing
Web : http://www.africacomputing.org - Courriel : phil@africacomputing.org

La bande passante Internet disponible dans la plupart des pays d’Afrique subsaharienne - si l’on excepte le cas particulier de l’Afrique du Sud - est très faible et ne suffit pas à répondre à la demande (la bande passante correspond au débit du tuyau dans lequel sont véhiculés les informations). De plus le coût d’une ligne spécialisée (LS) à Internet est prohibitif. Par ligne spécialisée, nous entendons ici une connexion permanente non facturée à la durée.

Le pays qui dispose de la plus grande bande passante est le Sénégal avec plus de 300 Mbits/s. Viennent ensuite les pays côtiers à l’atlantique tels que le Bénin, le Cameroun ou la Côte d’Ivoire qui disposent chacun d’une bande passante avoisinant les 50 Mbits/s. Ces pays ont vus leurs bandes passantes augmenter très largement cette année du fait du câble sous-marin SAT3/WASC/SAFE qui part de l’Europe, longe les pays africains par la côte atlantique pour se terminer en Malaisie. Ainsi le Bénin a vu sa bande passante augmenter de 2 Mbits/s à 47 Mbits/s en Mai 2003. Les pays enclavés ayant recours uniquement aux liaisons satellites V-SAT, que les opérateurs principalement européens et américains leurs facturent pour des montants astronomiques, ne disposent que de très faibles bandes passantes. Ainsi la bande passante disponible pour des pays tels que le Burkina, le Niger, le Tchad ou encore le Burundi n’est de l’ordre que de 2 à 4 Mbits/s. A titre de comparaison, prenons 4 abonnés au câble ou à l’ADSL, ces 4 personnes disposent d’autant de bande passante que le principal fournisseur d’accès du Niger, la Sonitel.

Avant de parler du prix des lignes spécialisées à Internet, j’attire votre attention sur le fait que l’unité de mesure du débit s’exprime - pour d’évidentes raisons marketing - en Kbits par seconde alors que les internautes ont d’avantage l’habitude de visualiser leur vitesse de téléchargement en Ko par seconde. Il règne souvent une confusion entre les deux unités alors qu’il y a un facteur 8 entre les deux, un octet étant composé de 8 bits. Ainsi avec un modem, on téléchargé habituellement à 2 ou 3 Ko/s alors qu’avec 2 Mbits/s à plus de 200 Ko/s.

Le prix des lignes spécialisées est prohibitif en Afrique. On se positionne ici non pas au niveau de l’internaute final mais au niveau du prestataire qui a besoin d’une connexion haut débit permanente soit pour ouvrir un cybercafé, soit pour héberger des services Internet tels que des sites Web ou des boîtes aux lettres électroniques, ce qui revient à peu près au même puisqu’en principe le gérant d’un cybercafé est bien obligé de répercuter ses frais mensuels de connexion sur ses clients.
Première surprise : contrairement à ce que l’on pourrait penser, le montant de l’abonnement à une LS ne diminue pas forcément avec la bande passante disponible au sein d’un pays. Ainsi le prix d’une LS de 64 Kbits/s se situe entre 700 et 1000 euros par mois dans la plupart des pays : le tarif d’une LS au Niger est à peu près identique au prix d’une LS au Cameroun ou en Côte d’Ivoire alors que chacun de ces deux pays dispose d’une bande passante 25 fois plus importante. A titre de comparaison, je vous rappelle qu’en France, un abonné à l’ADSL ou au câble dispose de 512 Kbits/s pour environ 30 euros par mois : c’est-à-dire que pour 30 fois moins cher, il va 8 fois plus vite, soit un rapport de 240 entre les deux !

Pour résumer, les professionnels de l’Internet en Afrique payent excessivement cher des débits très faibles.

Un second problème vient accentuer ce fossé : les serveurs de courrier électronique sont pratiquement inexistants en Afrique et les internautes africains ne consultent presque qu’exclusivement du contenu hébergé en occident. Du fait de la quasi absence de boîtes aux lettres en local, les internautes africains utilisent pour la plupart des boîtes Hotmail, Yahoo ou encore Caramail. On aboutit ainsi à des situations absurdes. Prenons le cas d’un habitant de Niamey qui envoie un courrier à un collègue de la même ville. Tous les deux disposent d’une boîte aux lettres chez Yahoo. Le message envoyé depuis Niamey passe par Paris par l’intermédiaire d’une liaison satellite VSAT, transite par Londres, puis repasse à Paris avant d’aboutir sur l’ordinateur du destinataire à Niamey. Ainsi pour écrire à un collègue situé dans la même ville, le message aura parcouru plusieurs milliers de kilomètres. Or au prix de la bande passante, ce service coûte en réalité très cher. De même si vous envoyez depuis l’Europe un message à un collègue résidant en Afrique, c’est ce dernier qui prend en charge le prix de l’acheminement du message puisqu’il va utiliser la bande passante internationale fort onéreuse. Il s’agit d’un système inéquitable car contrairement au principe des communications téléphoniques,le prix de l’acheminement d’un courrier n’est pas réparti entre les opérateurs de l’expéditeur et du destinataire.

Revenons en aux opérateurs occidentaux qui louent la bande passante aux opérateurs africains. La liaison VSAT du Niger de 2 Mbits/s est facturé environ 33 000 euros par mois par France Télécom à l’opérateur télécom du Niger, la Sonitel. A titre de comparaison, un internaute français abonné à l’ADSL de chez Free et qui réside en zone dégroupée, bénéficiera de la même bande passante pour seulement 30 euros par mois, soit un facteur de 1000 ! Vous me direz, oui mais la liaison satellite coûte cher ! C’est vrai, mais tout de même puisqu’on trouve le même type de service auprès de fournisseurs spécialisés pour quelques centaines d’euros par mois. Pourquoi cette main mise des opérateurs européens ou américains sur le continent Africain ?

Pour réduire le fossé numérique, de nombreux acteurs du SMSI prônent une solution simple : privatiser les secteurs des télécoms pour encourager la concurrence. C’est ainsi que sous la pression du FMI et autres grands argentiers mondiaux, les états africains se voient obligés de privatiser des secteurs qui s’avèrent de plus en plus juteux, en particulier du fait de l’explosion des téléphones portables. C’est ainsi que l’actionnaire majoritaire de la Sonatel au Sénégal est France Télécom. Racheter pas cher des secteurs qui vont rapporter, tel est le processus en cours. Est-ce pour autant que les acheteurs investissent massivement dans les infrastructures ?

Quelles alternatives proposer à ces états de fait ?

Tout d’abord encourager l’utilisation de technologies alternatives telles que les connexions VSAT ou wi-fi pour s’affranchir des situations monopolistiques des opérateurs étatiques ou libéralisés. On se heurte alors à des problèmes d’ordre politique et juridique. Ainsi, n’importe qui ne peut installer n’importe où une antenne satellite pour se connecter à Internet car c’est souvent considéré comme de la concurrence déloyale. Au Burundi par exemple, pour partager une connexion Internet par liaison radio entre deux sites, il faut s’affranchir d’une licence annuelle. Les juristes ont donc du travail de fond à réaliser…

Ensuite, il est nécessaire d’interconnecter entre eux les réseaux des différents pays afin de constituer des nœuds ou backbones. Ce qui permettrait l’échange d’informations entre pays voisins sans avoir à transiter par Paris, Montréal ou New-York (a titre d’exemple, un internaute malien qui souhaite consulter un site situé au Bénin passe par New-York, puis Paris avant d’arriver au Bénin - ce qui enrichit inutilement les opérateurs américains et européens). Actuellement, des chantiers de pose de fibres optiques ont démarrés pour relier par exemple, le Bénin au Niger et au Burkina ou encore la Côte d’Ivoire avec le Burkina ou le Cameroun avec le Tchad. C’est une très bonne chose mais il faut rester vigilant. Rappelez vous : le Niger paye 33 000 euros par mois pour sa connexion 2 Mbits/s délivré par France Télécom. Or, dans quelques mois, l’OPT du Bénin va pouvoir proposer au Niger la location d’une partie de ses 47 Mbits/s. Enfin de la concurrence régionale aux opérateurs occidentaux ! C’est sans compter sur le processus de privatisation en cours de l’OPT. Dans le cas où France Télécom se retrouverait le principal actionnaire de l’OPT, ce dernier va-t-il se positionner en réel concurrent de France Télécom ? On entrevoie ici les limitations de la solution libérale aux problèmes d’infrastructures rencontrés par les pays africains.

Des alternatives réalisables à l’échelle individuelle existent : favoriser le trafic local et régional, optimiser l’usage de la bande passante internationale et se positionner en tant que producteur de contenus numériques afin d’inverser la tendance actuelle : l’occident produit, l’Afrique consomme !
Pour cela, il faut favoriser l’hébergement de boîtes aux lettres en local, l’hébergement de sites Web et encourager la production de contenus originaux. Ces alternatives passent par une maîtrise des technologies. Administrer un serveur de courrier nécessite des compétences spécifiques pour assurer la disponibilité du service au cours du temps. De même, l’installation de serveurs de cache, de serveurs Web ou encore la configuration de tables de routage pour permettre l’acheminement des données sans passer par Paris, Montréal ou New York passent par la maîtrise des technologies serveurs et réseaux, et en particulier des solutions libres qui permettent de s’affranchir d’une marchandisation des savoirs.

Philippe Drouot
phil@africacomputing.org

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