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Point de vue : Pour connecter tous les villages, construire le réseau, Investir l’UIT, Taxer les transactions financières sur les Télécoms

janvier 2001, par Bruno JAFFRE

Extrait de la Lettre CSDPTT du mois de Janvier 2001

De partout les organismes internationaux font mine de vouloir combler le fossé séparant les pays riches des pauvres.
Après la Banque Mondiale, le dernier G8, c’est l’ONU qui vient d’annoncer par la voix de son secrétaire général la mise en place d’un groupe d’experts, charger de faire des propositions.
Le constat est en effet accablant.

On évalue à environ 1% le pourcentage des internautes africains, soit environ 650000 abonnés et 3 internautes par abonné, un chiffre qui cache mal d’importantes disparités entre les pays, 200000 en Afrique du Sud, 350000 en Afrique du Nord. Le faible nombre d’africains connectés se traduit par de grandes difficultés pour eux à se faire entendre dans les organes de gestion d’Internet. Des pays en viennent à vendre leur nom de domaine. Une société tente de récupérer par ailleurs le nom « .africa » ce qui suscite un certain émoi parmi les internautes africains qui interpellent à cette occasion les organismes inter Etats du continent. Quant à la densité téléphonique elle tourne autour aussi de 1%, les disparités étant tout aussi importantes.
Les pressions ont été fortes ces dernières années pour contraindre les opérateurs africains à privatiser. C’est chose faite pour les plus rentables. Les autres semblent avoir des difficultés à trouver preneur, prouvant par la même l’incapacité au marché seul à répondre aux besoins.
Laisser faire le marché a certes permis une certaine accélération de la construction de lignes téléphoniques en Afrique mais la limite fixée par la recherche du profit est proche et, bien entendu, les zones jugées non rentables (ou pas assez rentables) resteront exclues. Au rythme où vont les choses, on risque d’attendre longtemps la couverture totale des zones rurales sans laquelle le droit à la communication reste un mot vide de sens. Ainsi on annonce pour 2003, au Sénégal, pays le plus avancé de la zone francophone pour ses télécommunications, la connexion des 7000 plus gros villages, mais il y aurait 13500 localités de plus de 50 habitants.
Parallèlement à la privatisation des opérateurs nationaux les coopératives d’Etat qui géraient les réseaux satellitaires comme INMARSAT, INTELSAT ou EUROSTAT ont suivi le même chemin de la privatisation. Les réseaux satellitaires du futur destinés à la diffusion d’Internet sont des consortium rassemblant les plus gros opérateurs et constructeurs, Télédesic autour de Microsoft, Skybridge autour d’Alcatel. Les difficultés rencontrés par Iridium, ICO et Globalstar, les premiers réseaux satellitaires rendent d’ailleurs quelque peu sceptiques sur la viabilité de tel projet. Ces solutions, à part RASCOM (60 centimes la minute) qui a pour objectif la connexion de l’ensemble des villages, mais qui avance trop lentement, ne s’adressent pas à l’ensemble de la population rurale mais à une minorité de clients aisés. Ainsi la droit à la communication reste à conquérir.
Comment pourrait-il en être autrement ? L’UIT, l’Union Internationale des Télécommunications est la seule agence de l’ONU ne collaborant pas avec les ONG. Une tentative d’un regroupement d’ONG anglophones vient encore d’échouer dans une dernière tentative d’être considérée comme membres associés… Après 3 ans de discussion ! L’UIT a en effet du s’ouvrir aux opérateurs depuis la vague de privatisation et la loi du plus fort règne.
Il faudra donc bien que la communauté internationale se penche sur la question de façon plus énergique. Les solutions techniques ne manquent pas. Il ne serait pourtant pas difficile de lever les fonds nécessaires en regard des profits engrangés dans les télécommunications et des sommes faramineuses disponibles. RASCOM ne coûterait que 500 millions de dollars soit de l’ordre de 100 fois moins que ce qu’a coûté le rachat d’Orange par France Télécom. Même si RASCOM ne permet pas de façon satisfaisante les connexions Internet, ces chiffres donnent une idée des coûts d’autant que ceux-ci évaluent rapidement, à la baisse. La multiplication des télécentres communautaires, privés et plus récemment associatifs, montrent la capacité de l’Afrique à répondre à la rareté par l’usage collectif des accès disponibles.
Pourquoi ne pas taxer, même de façon infime, les transactions financières dans les télécoms à l’image de ce que proposent les partisans de la taxe Tobin, proposition qui fait petit à petit son chemin ? On aurait largement de quoi financer le raccordement de chaque village du monde au réseau téléphonique et à l’Internet. Un investissement qui d’ailleurs serait, soulignons-le, bénéfique aussi pour les opérateurs puisqu’il augmenterait de façon considérable le nombre de personnes susceptibles d’appeler et d’être appelées. Cette somme ne saurait cependant être livrée directement aux opérateurs. Que l’UIT accepte enfin de collaborer avec les ONG et cette somme pourrait être gérée sous le contrôle d’une commission comprenant des représentants des populations, des experts en télécommunications choisis par les ONG représentatives, des représentants de l’UIT, des Etats concernés et des opérateurs et constructeurs chargés de réaliser techniquement le projet ? Seul manque la volonté politique et seule la pression des citoyens dans le monde entier est à même de faire emporter la décision.
A l’image des récentes mobilisations autour des différentes conférences internationales, des échéances permettraient de faire entendre les voix citoyennes en provenance du monde entier. Africa Telecom est annoncée en 2001 en Afrique du Sud, la conférence mondiale de l’information en 2003.

Bruno Jaffré Président de CSDPTT