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Accord Microsoft/UNESCO : qui est le vrai bénéficiaire ?

mardi 7 décembre 2004, par Benoit Sibaud

Benoît Sibaud

Lors de sa visite à Paris le 17 novembre dernier, Bill Gates, le riche président de Microsoft a signé un accord de partenariat avec Dassault Systems. Par ailleurs lors d’une rencontre à l’Élysée, il a tenté de convaincre le président français Jacques Chirac de ne pas opter pour du logiciel libre dans ses administrations. Mais il a surtout été reçu par le directeur général de l’UNESCO, Koïchiro Matsuura, pour signer un accord sur le développement et l’éducation.

L’UNESCO a montré des signes importants de soutien au logiciel libre en mettant en ligne un portail dédié aux logiciels libres, en maintenant un annuaire des logiciels libres avec la Fondation pour le logiciel libre (Free Software Foundation, en soutenant le développement du live-cd Freeduc d’OFSET (Organization for Free Software in Education and Teaching) et en reconnaissant le projet de système d’exploitation libre GNU comme « Trésor du Monde ». Abdul Waheed Khan, du département information et communication de l’UNESCO, répondant pour M. Matsuura, affirmait d’ailleurs que « l’UNESCO a toujours encouragé l’extension et la diffusion de la connaissance et reconnaît que dans le domaine du logiciel, le logiciel libre diffuse cette connaissance d’une manière que le logiciel propriétaire ne permet pas. L’UNESCO reconnaît aussi que le développement du logiciel libre encourage la solidarité, la coopération et le travail communautaire entre les développeurs et les utilisateurs des nouvelles technologies. ». Propos qui confirme le rapport annuel 2003 de la CNUCED qui concluait que « les logiciels libres pourraient dynamiser le secteur des TIC dans les pays en développement ».

De fait le présent accord vient troubler le message jusque là transmis par l’organisation, d’autant plus dans le contexte de l’offensive des États-Unis contre le logiciel libre lors du Sommet Mondial de la Société de l’Information (à l’initiative des Nations Unies). Un certain nombre d’associations autour du logiciel libre se sont d’ailleurs inquiétées des conséquences du texte (voir april.org et linuxfr.org).

La mission de l’UNESCO n’est en effet pas de servir de porte-bannière à Microsoft, mais de promouvoir l’éducation, la science et la culture. Or les logiciels propriétaires dissimulent très largement leur fonctionnement, n’offrant ainsi que peu de possibilités de les tester et de les modifier. Ils brident aussi l’utilisation (contraintes sur le nombre d’utilisation, qui peut l’utiliser, comment, etc.), bref ils imposent des limitations pour l’éducation et l’apprentissage.

Ces logiciels prônent de mauvaises valeurs sociales en niant le partage, en recourant à des accords de non divulgation et en créant artificiellement de la rareté, là où les logiciels libres encouragent la fraternité, favorisent l’entraide et diffusent la connaissance. « Donne un poisson à un homme, tu le nourriras un jour ; apprend-lui à pêcher tu le nourriras toute sa vie. » Les États doivent-ils devenir simples consommateurs ou nouveaux producteurs ?

Sur la défense des langues, le logiciel libre est bien plus efficace, car la rentabilité d’une traduction ne rentre pas nécessairement en compte : il suffit de quelques personnes motivées pour disposer d’une traduction dans une nouvelle langue (voir la traduction en luganda par huit personnes de la suite Mozilla ou celle de la suite OpenOffice.org en swahili). Un particulier, une association, un État (comme l’Afrique du sud qui traduit les logiciels libres utilisés dans ses administrations dans toutes ses langues officielles) peuvent lancer la traduction dans une nouvelle langue.

Du point de vue économique, l’utilisation de l’argent des États doit-il servir à payer des licences renouvelables et des mises à jour, à transférer un peu plus de capitaux vers le Nord, ou à réaliser des développements locaux, créant des emplois locaux, et à favoriser l’économie nationale, comme cela serait le cas avec du logiciel libre ?

En dehors des questions de dépendance économique induite, il faudrait aussi prendre en compte la dépendance politique et les risques pour la sûreté des États. Le rapport parlementaire sur l’intelligence économique commandé par le gouvernement français au député Bernard Carayon souligne d’ailleurs les dangers attachés au logiciel propriétaire dans ce domaine. La
transparence du logiciel libre n’est elle plus à démontrer.

Il s’agit ici de voir plus loin que les effets d’annonce de l’accord, comme l’ouverture prochaine d’un centre de formation en NTIC à Tunis ou l’équipement des écoles de Namibie en ordinateurs, et de montrer que la voie suivie ne permettra pas un développement durable. Ils semblent bien que les retombées soient plutôt en faveur de l’entreprise de Redmond, qui peut se targuer d’une soutien de l’honorable organisation, pour un coût
modique (prétendre donner des milliards de dollars en fournissant des licences qui ne vous coûtent rien est moralement très discutable).

M. Matsuura a indiqué que « la relation entre Microsoft et l’UNESCO n’était pas exclusive ». Il reste à espérer cette déclaration se verra rapidement confirmée en redonnant la priorité au logiciel libre et en lui réaffirmant un soutien fort.

Benoît Sibaud
Président de l’APRIL Association Pour la Promotion et la Recherche en Informatique Libre
Membre de CSDPTT Ile de France